De la maison Falaise à la Villa Myriam
L’histoire de la Maison Levesque
Inscrite au titre des monuments historiques, la demeure qui abrite aujourd’hui la Villa Myriam porte officiellement le nom de Maison Levesque. Elle fut longtemps connue comme la maison Falaise, puis comme la maison Colardeau. Derrière sa façade de la rue Augustin-Archambaud, plus de deux siècles d’histoire saint-pierroise se sont succédé. Voici ce que les archives, l’architecture et la mémoire familiale nous ont raconté.
Une maison née de la mer
Tout commence à Saint-Servan, aux portes de Saint-Malo, dans une famille où l’on commande des navires. Julien Falaise y est décrit comme un ancien capitaine de navires marchands. Son fils Guillaume, né vers 1742, ne restera pas en Bretagne.
Vers 1770, il débarque à l’île Bourbon. Le 7 janvier 1772, il épouse à Saint-Pierre Anne Charlotte Bardinon, fille d’une famille du quartier. L’acte de mariage précise que la cérémonie a lieu avec la permission de Monsieur de Bellecombe, commandant général de l’île pour le roi, une autorisation alors requise pour les nouveaux arrivants. Cinq mois plus tard naît leur fils, Guillaume François. Le Malouin ne repartira jamais. Il mourra à Saint-Pierre en 1803.
Le bâtisseur
C’est à son fils, Guillaume François Falaise, né en 1772 et mort en 1826, que le dossier de protection des Monuments historiques attribue la construction de la maison, au tournant du XIXe siècle. Les actes le désignent comme « habitant », le terme qui qualifiait alors les propriétaires terriens de l’île.
En janvier 1800, il épouse Marie Geneviève Josèphe Sidonie Pellier. À sa mort, le 15 décembre 1826, elle reprend la maison et apparaît dans les actes comme propriétaire sous le nom de Sidonie Falaise. Déjà, une femme veillait sur ces murs.
Une demeure créole construite en deux temps
La Maison Levesque est un bel exemple de l’architecture créole des villes réunionnaises. L’observation de sa toiture révèle une construction en deux temps, avec un premier corps de logis, puis un agrandissement réalisé dans les années 1820 ou 1830.
Sa signature est la façade écran qui donne sur la rue, un dispositif que l’on retrouve à la maison Motais de Narbonne voisine. Au rez-de-chaussée s’ouvre une varangue, cette véranda caractéristique de la maison réunionnaise, rythmée ici par des piliers de bois d’inspiration néoclassique. À l’étage, la galerie qui la surmonte, aujourd’hui fermée par des fenêtres et des jalousies, était probablement ouverte au XIXe siècle. Le corps principal, légèrement en retrait, est coiffé d’une haute toiture à quatre pans.
La maison, son terrain d’assiette et ses murs de clôture sont inscrits au titre des monuments historiques par arrêté du 14 août 2000.
Des propriétaires successifs
Après les Falaise, la maison change plusieurs fois de mains : Jean-Baptiste Lecocq en 1849, René Pouget en 1856, Augustine Mélanie Ferrère en 1885, puis Alfred Motais de Narbonne en 1895, dont la famille a laissé son nom à la demeure voisine.
De ces propriétaires, nous savons encore peu de chose. Leurs histoires restent à écrire.
La maison du maire
En 1910, la maison passe à Charles Louis Victor Le Vigoureux de Kermorvan. Né à Saint-Pierre en 1877 et avoué de profession, il devient conseiller municipal, puis maire de la ville de 1919 à 1937. Dix-huit années à la tête de Saint-Pierre lui vaudront de donner son nom à l’une des principales rues de la commune.
Pendant tout l’entre-deux-guerres, la maison de la rue Archambaud est ainsi la maison du maire.
Deux avocats sous le même toit
Sa fille, Marie, veut plaider. En octobre 1930, la cour d’appel de La Réunion lui refuse le droit de prêter serment, au motif que l’avocature serait un « office viril » et que la loi de 1900 ouvrant la profession aux femmes n’a pas été promulguée sur l’île.
Elle ne s’incline pas. Elle obtient du gouverneur le décret qui étend enfin cette loi à La Réunion. En mai 1931, la Cour se réunit en séance extraordinaire, en présence du gouverneur, pour recevoir son serment. Marie devient la première femme à prêter le serment d’avocate à La Réunion et, plus largement, dans les territoires français d’outre-mer.
En 1936, elle rencontre à Paris un avocat calédonien, Fernand Colardeau, ancien combattant de la Première Guerre mondiale décoré de la Croix de guerre. Ils se marient l’année suivante et il s’installe à Saint-Pierre. Il devient maire de la ville à la Libération, puis représente La Réunion au Conseil de la République de 1946 à 1948.
Tous deux exercent le droit à Saint-Pierre. Leur histoire prolonge celle d’une maison depuis longtemps liée à la vie publique de la ville.
Une maison de famille
En 1997, Denis et Myriam Levesque reprennent la Maison Levesque. Le projet est ambitieux. La demeure, longtemps restée sans entretien, a besoin d’importants travaux pour retrouver ses lettres de noblesse. La famille mène des chantiers majeurs sur la maison principale et ses autres bâtiments, afin de réveiller ce qui doit l’être et de préserver ce qui peut l’être.
Pendant de nombreuses années, la demeure reste ce qu’elle a toujours été, une maison de famille. Denis et Myriam y élèvent leurs quatre enfants. Aujourd’hui encore, leurs quinze petits-enfants y retrouvent un lieu de vie, de rires et de réunions familiales.
En 2021, la famille choisit de l’ouvrir au public. La Villa Myriam naît de ce désir de partager un lieu où le confort d’aujourd’hui dialogue avec une histoire de plus de deux siècles.
Un nom, des femmes
La demeure porte un nom patrimonial, Maison Levesque, et un nom d’accueil, Villa Myriam. La famille a choisi ce prénom pour rendre hommage à Myriam, maîtresse de maison qui a consacré près de trente ans à entretenir et à aimer profondément ce lieu.
Ce n’est pas un hasard si les chambres portent elles aussi des prénoms de femmes : Coralie, la fille aînée, ainsi que Muriel, Marie et Chloé, les belles-filles de la famille.
De Sidonie, devenue propriétaire au XIXe siècle, à Marie Colardeau, pionnière du barreau, puis à Myriam et aux femmes d’aujourd’hui, cette maison a été gardée, tenue et aimée par des femmes. La famille aime croire que c’est un peu leur maison à toutes.
Une page qui s’écrit encore
Ce récit est le fruit de recherches menées dans les registres d’état civil, la presse ancienne et les archives retrouvées dans la maison. Il reste incomplet, et c’est aussi ce qui le rend vivant.
Si vous détenez un document, une photographie ou un souvenir lié à cette maison ou à celles et ceux qui l’ont habitée, écrivez-nous. Nous recherchons en particulier un portrait de Marie Colardeau, dont aucune image n’a encore été retrouvée dans les archives familiales.
Séjourner dans la Maison Levesque
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